Roadhouse Blues - Fabien Pesty

Parce qu'il a un talent fou, et parce que vous me l'avez demandé, j'aurai tort de ne pas vous faire (encore) profiter d'un succulente nouvelle !

Celle-ci ne vous laissera pas indemne non plus, parce que les nouvelles de Fabien Pesty ne laissent pas indemne. C'est une évidence !

Je vous invite fortement à la lire.

Elle vous invite aux rencontres... Mais ne vous a-t-on jamais appris à ne pas suivre n'importe qui ?

Elle vous invite aussi au voyage, vous emmène voir le soleil se coucher sur la mer et vous fait embrasser l'instant...

Roadhouse Blues - Fabien Pesty

J'en étais à ma quoi, huitième ? Douzième bière ? Quoi qu'il en soit, par la bénédiction de l'happy hour j'avais l'émoustille déjà bien avancée et le pompette prêt à assurer le relais. Disons que j'étais suffisamment entamé pour ne pas me méfier outre mesure des trois têtes de vilains qui sont venues s'asseoir à ma table. Y'avait le chef, parce qu'il avait une tête à être chef, le costaud du gang, parce qu'il avait des bras comme des biceps, et l'inutile du lot, parce que les rôles de chef et de costaud étaient déjà pris.

Suffisamment éthylé au houblon pour ne pas poser plus de questions que ça quand les types m'ont demandé de les suivre dans leur bagnole. Ils m'avaient payé mes bières, je n'allais pas non plus leur demander une facture pour mes notes de frais ! Donc j'ai rien pipé et me suis laissé embarquer.

Le mince conduisait, le chef était à ses côtés parce que c'est la place du chef. Moi j'étais à l'arrière avec le gros, et on roulait tous vers une destination qui ne m'avait pas été présentée.

La radio nous a proposé de la country un bon bout de route, jusqu'à ce que le chef dise au maigrichon qu'il en avait marre de la country. Le sac d'os a obtempéré, il a trifouillé la modulation de fréquence et a fini par consentir au chef un peu de cette variété française avariée destinée hypocritement à un public de femmes au foyer pour leur faire croire qu'elles sont belles et que les histoires d'amour existent et que des fois ça fait souffrir mais on fera mieux le prochain coup.

Le maigrelet s'improvisa pianiste sur le volant, le chef fredonna comme on marmonne, le costaud tira une tronche qui semblait dire que c'est quoi cette musique de pédés ?, et comme moi j'ai pouffé devant cette brochette de têtes d'abrutis, le costaud m'a aussi tiré la tronche, de sa main droite.

Quand la ville nous a eu recrachés sur de plus roulantes nationales, la voiture a adopté une vitesse un peu plus soutenue, un peu moins touristique. Je sais pas où ils m'emmenaient, ni quels étaient leurs projets à court terme me concernant, mais j'ai compris qu'ils étaient pressés de me le faire savoir.

L'alcool aidant, j'ai ordonné au conducteur de ralentir un peu parce que sinon il allait tous nous mettre au tas et qu'on allait finir dans le décor. Mais pour le coup, c'est le tas qui m'a refait le décor, toujours de sa main droite.

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Mais je m'en foutais, je me marrais quand même, j'étais dans une euphorie ouatée. Je sentais que je titillais l'instant, celui où l'alcool est efficace, où il vous laisse flirter avec la réalité tout en la narguant et en lui montrant ses fesses au carreau.

Le chef a dû sentir que le balèze avait des abeilles dans les mains car il a imposé au conducteur de changer à nouveau de station. La musique mièvre n'adoucit par les mœurs des brutes.

J'ai profité de ce que l'ambiance semblait bien merdique pour leur demander qui ils étaient et où ils m'emmenaient et si on serait rentrés pour le dîner. M'ignorant de toute sa superbe, le chef a fait un signe de la main à l'inutile pour lui signifier qu'il aimait bien la chanson qu'on entendait dans l'habitacle.

Yeah keep your eyes on the road
Your hands upon the wheel.
Keep your eyes on the road
Your hands upon the wheel.
Yeah we're going to the roadhouse
We gonna have a real good time.

Roadhouse Blues des Doors, moi aussi ça m'allait. D'ailleurs je l'ai signalé à l'autre DJ mobile, en lui tapotant sur l'épaule, bravache. Le chef a entendu bourdonner les poings du Malabar, alors il lui a lancé une œillade par-dessus l'épaule pour lui implorer de ne pas m'en coller encore une.

J'étais bien, si vous saviez…

On commençait à longer la mer, les plages étaient désertées à cette heure où l'apéro a son mot à dire. Je regardais tout ça par la vitre, je sentais mon sourire gondoler ma bouche et mes yeux pétiller comme à la parade.

"Let it roll, baby roll", j'ai pensé. Puis je l'ai braillé, parce que ça se braille en voiture, cette chanson. "Let it roll, all night long".

Les autres ne bronchaient même plus, ils ne me regardaient plus, ils paraissaient d'autant plus empressés d'être destinés à bon port.

La voiture a quitté la route principale, "you gotta roll roll roll, you gotta thrill my soul, alright," pour s'engager dans un chemin moins pratique, au bout duquel elle a finalement posé le camp.

On avait l'air d'être sur une petite crique, ou quelque chose de la famille des petites criques en tous cas.

Ils m'ont sorti de là-dedans, m'ont jeté sur le sable et m'ont tiré péniblement en me collant des beignes pour que j'avance plus vite, mais j'avançais moins vite.

J'ai objecté que ç'aurait été bien plus commode de me laisser marcher, mais j'ai fini par piger qu'ils recherchaient la barbarie plutôt que la commodité.

J'ai commencé à sentir leurs coups bien mieux destinés, bien plus propices à la douleur.

Moi j'me marrais dans ma tête, vu que ma bouche commençait à plus trop pouvoir s'en payer le luxe.

Puis ils m'ont déshabillé. "Give up your vows, save our city" et même le slip.

Ils m'ont balancé des coups de pieds et du sable dans le visage.
    
J'avais envie de leur demander une dernière fois leur identité et quel était le but de leur visite mais je n'ai pas osé les interrompre, de peur de les énerver. Encore plus.

Et ils se sont mis à me pisser dessus, comme si on était intimes, comme si c'était le moment pour ça, comme si c'était eux qui avaient éclusé huit bières.

Ou était-ce douze ?

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J'étais là, allongé sur cette plage, la tête rejetée en arrière, à l'envers.

J'ai regardé vers l'horizon et j'y ai vu le ciel, en bas, avec le soleil qui dardait ses derniers rayons sur une mer, en haut, et qui le rosetait à cause d'une obscure histoire de prisme des couleurs, mais j'ai jamais trop compris le principe.

Mais c'était beau, et j'étais bien.

J'étais mal, y compris en point, et j'allais sûrement crever là dans une mare de pisse et de sang, mais j'étais bien.

The future's uncertain and the end is always near

Le tout maigre tout moche a sorti un truc métallique qui brillait un peu, et se donnait des airs menaçants beaucoup .

Au moment où la lame s'est enfoncée dans mon ventre, j'ai réalisé que je n'avais jamais rien vu d'aussi émouvant que le spectacle de ce coucher de mer sur le soleil.

 

Je pouvais fermer les yeux, j'avais embrassé l'instant.

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Let it roll, baby, roll
Let it roll, all night long.

Rédigé par Lire, Ecrire, Raconter

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