"PORTRAIT DE FEMMES"

"PORTRAIT DE FEMMES"

L'avenir d'un enfant est l’œuvre de sa mère. Napoléon Bonaparte

ANNA

 

Je m'appelle Rose. J'ai soixante-dix printemps. Je suis mère, grand mère et même arrière grand-mère. L'histoire qui va suivre est celle d'une famille. Elle se transmet de génération en génération, mais c'est avant tout l'histoire d'une vie, la mienne.

Chaque année durant mon enfance, nous partions en vacances dans la maison familiale en Vendée. J'appréciais son grand jardin propice à d'innombrables parties de jeu avec mon frère et ma sœur. J'adorais sa grande roseraie où se dressaient de magnifiques roses justifiant à elles seules toute la beauté du lieu.

Il y a vingt ans, la maison fut vendue à un couple d’Anglais et il nous fallut la vider. Pour ma part, je récupérai divers meubles et objets, sans oublier quelques pieds de rosiers replantés chez moi depuis lors. Quelques semaines après, je triai ce modeste héritage entreposé dans le garage. J'ouvris une vieille boite en métal où se mêlaient bijoux oxydés, pétales de roses séchées, flacons de parfum vides, piluliers et autres babioles. Au moment de la refermer pour la jeter, j’y aperçus un morceau de papier. Je le tirai alors délicatement et découvris une photo en noir et blanc.


Une étrange attirance me poussa à en examiner les moindres détails. Abimée, vieillie par le temps, elle laissait encore apercevoir une jeune femme, debout sur le front de mer. Son regard pétillant sublimait son visage lisse comme de la cire. Son sourire lumineux exprimait distinctement sa joie et dessinait deux adorables fossettes sur ses joues. Ses cheveux étaient attachés en chignon ; le vent en laissait échapper quelques mèches. Sa robe décolletée et cintrée à la taille mettait en valeur sa petite poitrine et ses hanches menues. Des ballerines à talons embellissaient ses jambes fines. Son long collier de perles, boucles d’oreilles et bracelet assortis, apportaient une note élégante et gracieuse à sa tenue générale.

Je sentais les battements de mon cœur s’accélérer et je ne contrôlais plus le tremblement de mes mains. Je ne savais pas pourquoi cette photo me troublait tant, mais je dus m’assoir tellement je vacillais. Le lendemain matin, cette jeune femme me revint à l'esprit dès le réveil et chaque jour, elle me hantait un peu plus. Il me fallut en savoir davantage sur elle. Seul mon père était susceptible de me renseigner, mais il y avait longtemps que je ne l'avais pas contacté.

Papa était un homme formidable et sa maison pourtant imprégnée de souvenirs, mais je ne supportais plus son ambiance pesante depuis le décès de ma mère. Maman était un soleil, une mélodie, un hymne à la vie. Je me souviens encore de l'odeur des plats et des pâtisseries qu'elle nous concoctait, parfois même avant notre réveil. Elle allumait la radio de la cuisine du matin au soir, animant la maison d'un fond sonore qui égayait nos journées. Son parfum sucré pouvait s' humer dans chaque pièce. Je revois aussi ses longues robes fleuries virevoltant sous son pas énergique, dans lesquelles mon frère, ma sœur et moi-même, nous aimions nous réfugier lors de nos disputes. Elle laissait toujours ses châles sur une table, une poignée de porte ou un fauteuil. J'aimais leur douceur, leur matière, leur odeur. Elle en possédait cinq, chacun d’une couleur différente. Je les lui empruntais souvent pour jouer. Je m’allongeais dessus, habillais mes poupées, construisais des cabanes, me déguisais avec, et il m’arrivait d’en garder un pour dormir.


A présent, lorsque je pousse la porte, le temps semble figé. La radio n'est plus jamais allumée. Mon père se fait livrer ses repas. L'odeur d'humidité, créée par les volets tout le temps fermés, remplace progressivement le parfum de Maman, même si, en faisant un véritable effort, je peux encore le sentir. En quelques mois, la maladie a tout emporté. Cette maison est maintenant synonyme d’absence, de solitude, de tristesse. Le soleil s'est couché à jamais. Il y fait sombre et froid. Seuls ses châles, restés là où elle les avait posés pour la dernière fois, rappellent un peu l'atmosphère d'antan.


 

"PORTRAIT DE FEMMES"

Je décidai tout de même de m'y rendre dans l’après midi, avec le pressentiment d'aller réveiller un passé peut-être oublié. Comme toujours, mon père m’accueillit chaleureusement et me servit un thé dans le petit salon. Nous parlâmes de son jardin qu’il cultivait attentivement et des prochaines fêtes de fin d’année. Ses yeux rieurs et son sourire espiègle s’affichaient en toutes circonstances. Sa douceur était intacte.

Dans un moment de silence, je pris une grande inspiration et lui parlai avec délicatesse de ma trouvaille. Bien qu’il m’écoutât attentivement, ses yeux dégageaient un mélange d'inquiétude et de tristesse. Quand j’eus fini, je glissai la photo sur la table jusque sous ses yeux. Il la regarda, tête baissée, puis après hésitation, posa sa main ridée dessus pour la caresser du bout des doigts. Je l'observai, silencieuse. Jamais je n'avais vu mon père si ému. Me sentant coupable de cette situation, je repris la photo pour la ranger mais il voulut que je la lui rende. Du revers de la main, il essuya ses yeux humides et me fit signe de venir m'assoir à ses côtés. Sa main posée sur la mienne, il m'avoua l'histoire de cette femme, Sarah.

Son récit me bouleversai. Je me trouvai à mon tour submergée par les émotions mais je ne m'étais pas trompée. Cette femme n’était pas une inconnue. Cependant, je ne m’attendais pas à de telles révélations.

Une nuit d'avril 1942, mes parents entendirent du bruit à l'extérieur. Mon père sortit avec précaution, fusil armé. Il fit le tour de la maison et la découvrit recroquevillée près du tas de bois. Exténuée, affamée, elle était arrivée par hasard chez mes parents. Après quelques minutes d'hésitation, ils la recueillirent pour la nuit. Sarah s’était enfuie de chez elle quelques jours auparavant et n’avait fait que marcher. Le lendemain, ils l'installèrent dans leur maison de Vendée. Mon père lui apportait aussi souvent que possible tout ce
dont elle avait besoin et mes parents s'attachèrent rapidement à elle.

Ils lièrent une belle amitié mais une nuit, Sarah fut réveillée par le fracas de la porte. Apeurée, elle prit dans ses bras, le bébé qu'elle venait de mettre au monde quinze jours plus tôt. Des pas lourds allaient dans la salle, des objets se brisaient, une voix rauque hurlait des mots incompréhensibles, et tandis que les pas montaient à l’étage, elle enveloppa son bébé dans de nombreux châles puis le cacha dans l'armoire. Afin que rien n'attire l'attention des soldats sur la présence d’un enfant, elle cacha également la layette et les accessoires.

Lorsque mon père arriva, il découvrit la maison ravagée. Sarah n'était plus là. Naturellement, il la rechercha et découvrit son corps sans vie au fond du jardin. Malgré sa tristesse incommensurable, il l'enterra à l'endroit de l'actuelle roseraie ; voilà pourquoi ces roses sont si sublimes...Il repartait le cœur déchiré, quand au moment de monter dans sa voiture, il entendit des pleurs de nourrisson.

Je suis née en Vendée un soir d'août 1942. Ma mère était juive. Elle avait seize ans. D’elle, il me reste cette boite, cette photo, ces châles, ces magnifiques rosiers dont je contemple chaque jour la beauté, et puis il y a aussi ce prénom, celui qu'elle m’a donné à la naissance : ANNA.

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