Emmène-moi danser ce soir - Fabien PESTY

Je vous propose une nouvelle tirée d'un recueil de nouvelles écrit par Fabien Pesty.

Sa plume est aussi tranchante que sensible.

Parfois elle secoue, heurte, surprend ou choque.

Parfois elle est émouvante ou criante de vérités...

Un style que l'on apprécie ou pas, mais qui ne laisse pas indifférent.

 

BONNE LECTURE !

Ses doigts recroquevillés par l'arthrite, et aux ongles écaillés de vernis qui un jour fut rouge, caressaient la tête de son caniche turbulent.

Doucement Pilou ! Là ! Arrête de t'agiter comme ça, tu fais encore ton foufou !

Son jappeur aimait sauter la barrière dès que possible et aller faire le foufou vers tout ce qui roule. Est-ce parce qu'il avait cru qu'on lui avait lancé un pneu, ou bien simplement parce qu'il était un peu con, qu'il avait voulu attraper une roue de l'estafette du boucher-tripier ?

Toujours est-il qu'il s'était fait aplatir par la camionnette il y a des mois de cela.

Depuis, elle caressait inlassablement l'accoudoir de son fauteuil en lui demandant de se calmer. L'accoudoir n'osait pas lui dire que… Alors il se taisait.

Elle souffla sur sa tisane et tira sur sa cigarette.

Emmène-moi danser ce soir - Fabien PESTYEmmène-moi danser ce soir - Fabien PESTYEmmène-moi danser ce soir - Fabien PESTY

Là, Pilou, là… Tu vas finir par me renverser ma tisane, foufou !

Sa tisane était froide et éventée depuis une tartinée d'heures. La camomille avait jadis donné son goût à l'eau chaude autant que l'eau froide donnait aujourd’hui son goût à la camomille.

Et jamais de sa vie elle n'avait touché la moindre cigarette.

Elle jeta un œil à la pendule accrochée à la cheminée.

Ça va être l'heure, Pilou. Calme-toi.

L'heure, elle avait cessée d'être temps le jour où la pile de la pendule avait craché son dernier demi volt, et c'était sous Pompidou. Il était chaque instant 6h24, heure sur laquelle les aiguilles avaient baissé les bras.

Son regard et son attention se portèrent sur la télé, d'où viendrait son plaisir quotidien.

Tais-toi, et laisse-moi regarder mon Sevran.

Tu parles que l'ami Pascal ne l'avait pas attendue pour mourir. Quant à la télé, c'est en 1995 qu'elle avait débité ses dernières inepties, juste après que le Fernand lui avait collé un coup de canne en apprenant que c'était ce couillon de Chirac.

Elle chantonna comme on agonise, elle ferma les yeux et se passa machinalement la main sur ses cheveux pour vérifier l'exactitude de sa mise en plis.

"Quel bel homme, tout de même…"

Elle avait toujours cherché à le séduire, toujours voulu être belle pour lui. Aussi pour son Fernand, mais pas seulement.

Elle prenait quotidiennement grand soin de son apparence. Chaque matin elle passait de longs moments dans la salle de bain, à se coiffer, se crémer, se maquiller… Elle s'admirait dans le miroir qui ne lui renvoyait plus son reflet depuis qu'il s'était décroché et avait terminé sa course folle un mètre plus bas. Les sept années de malheur n'en finissaient pas de durer sept années.

Emmène-moi danser ce soir, joue contre joue et serrés dans le noir…

Emmène-moi danser ce soir - Fabien PESTYEmmène-moi danser ce soir - Fabien PESTY

Depuis combien de temps se déplaçait-elle en fauteuil roulant, incapable de mettre un pied devant l'autre sans se vautrer au milieu du salon ?

Depuis combien d'années ses jambes avaient-elles arrêté d'être des compas qui dessinaient des arabesques sur le parquet ?

"Quand Fernand rentrera, je lui demanderai de me sortir. De m'emmener au bal, comme quand on s'est connus, au bal."

Son Fernand, il n'était pas prêt de l'y emmener au bal, vu qu'il n'aime pas danser et puis aussi vu qu'il est mort et enterré. Il était revenu abîmé de la guerre, pas tant sur le corps que dedans.

L'homme aimant et galant était devenu cabochard et tête de con.

Et puis y'a bien quinze ans de ça, il avait regardé les résultats à la télé et avait appris que c'était ce couillon de Chirac. Il avait collé un coup de canne dans l'écran qui avait explosé et lui avait fait sauter la tronche alors que la guerre, elle, jamais.

Il était mort sous Chirac, de trois minutes.

"Fernand !! Fernaaaaaand ! C'est quand que tu rentres ? Pour le dîner ?"

Fernand était rentré, en quarante-cinq. Il était parti en quarante. Et était arrivé dans sa vie deux ans auparavant, au bal des conscrits. Il l'avait fait danser, tournoyer, virevolter jusqu'à l'enivrement.

Les hommes le jalousaient, les femmes attendaient leur tour et peut-être que…

Puis il était parti à la guerre, en disant qu'il rentrerait bientôt et qu'après ils auraient des enfants.

Fernand, mon Fernand… C'est quand que tu reviens ? Ce matin t'es encore parti sans ta capuche, et s’il pleut ?

Elle l'avait attendu ces années, s'il était mort elle n'en savait rien.

Elle l'avait attendu fidèlement, ne le trompant que deux fois.

La première fois avec un officier allemand qui avait de la prestance et qui lui avait promis de l'emmener danser.

La seconde fois, par habitude ou par regret, elle ne s'en souvient plus.

Et Fernand était finalement revenu, mais ce n'était plus son Fernand. C'était une tête de con. Il était devenu son mari, elle était devenue sa femme.

Et vogue la vie, et son Sevran lui avait apporté un peu de réconfort.

 

Dis Pilou, comment elle s'appelle la chanteuse de la télé ?
Je demanderai à mes petits-enfants quand ils viendront me voir...

Elle finissait par oublier des choses.

Par exemple qu'elle n'avait jamais eu d'enfants, encore moins de petits-enfants.

Que la dernière fois qu'on était venu la voir c'était des mois en arrière, c'était pour lui vendre des calendriers.

Elle déboulonnait, la vieille, elle finissait par s'oublier aussi.

Ça faisait des mois qu'on ne lui rendait plus visite, des années qu'elle n'avait jamais eu d'enfants,

une ère que tout s'était arrêté.

Ça fait trois semaines qu'elle n'a pas bougé de son fauteuil, que son accoudoir ne jappe plus, que ses doigts effilés ne le caressent plus.

Ça fait trois semaine qu'elle est morte, la vieille.

 

Ça fait trois semaine que t'es morte, ma vieille. Et même ça t'as fini par l'oublier.

Emmène-moi danser ce soir - Fabien PESTYEmmène-moi danser ce soir - Fabien PESTY

 

            "Emmène moi danser ce soir".

LA COUR DES INNOCENTS - FABIEN PESTY

         

Pour plus d'informations sur cet auteur:

Contact : f.pesty@wanadoo.fr

 

Rédigé par Lire, Ecrire, Raconter

Repost 0